Chassez le naturel dans vos postures…

Chers lecteurs d’Infos Yoga, quand j’ai appris la thématique de ce numéro sur le Yoga et la Nature, je suis tombée, par hasard, sur une réflexion sur le « bio » dans l’ouvrage de biomécanique fonctionnelle de Michel Dufour [1]. Ce hasard bien heureux m’a donc inspirée l’article suivant. J’espère contribuer à nourrir votre réflexion sur le travail postural, les ajustements, l’instinct et le naturel dans l’asana. J’en profite pour rappeler ici que je suis kinésithérapeute et ostéopathe, que j’utilise le yoga comme outil thérapeutique, ce qui est un biais évident et assumé, dans mon approche du yoga.

La mécanique du « bio » et la mécanique des machines

D’abord, laissez-moi vous situer Michel Dufour, kinésithérapeute, enseignant et auteur d’ouvrages de référence en biomécanique pour tous les étudiants en kinésithérapie, au même titre qu’Adalbert Kapandji. Deux bêtes noires pour les étudiants kiné, en somme, avec un pavé de 568 pages de biomécanique fonctionnelle à ingérer pour « Le Dufour ». Dans son introduction de 2012, Michel Dufour précise donc que la mécanique du « bio » est différente de celle des machines car l’homme et l’animal peuvent créer et contrôler leurs actes par des voies psychoneuroendocriniennes.

La mécanique ne connaît que la dégradation et l’usure alors que l’être humain se répare et se prolonge. Ainsi, par exemple, la peau cicatrise et nous sommes dotés de nombreux autres processus d’auto-guérison. L’entrainement permet à l’humain d’améliorer sa puissance, quand un moteur reste figé dans ses capacités. Enfin, Kapandji ajoute en 1986, deux animaux se prolongent vite par un troisième, alors que deux voitures restent irrémédiablement célibataires.

La pépite provient de la conclusion de Michel Dufour. L’examen du malade prend en compte les défauts mécaniques et rarement ceux du comportement initiateur. De même, un traitement diffère du travail d’un garagiste, qui corrige des défauts, car le soignant doit induire des gestes qui poussent l’organisme, et donc le patient, à opérer lui-même l’évolution réparatrice. Le soignant soigne, le malade se guérit...et parfois malgré le soignant (Neumann, 2002).

C’est exactement comme cela que je conçois mon métier de kinésithérapeute. J’ai souvent énoncé : lors d’un soin, nous sommes 3, le patient, son corps et moi. J’ai une compréhension de son corps qu’il ne peut en général pas avoir. À moi d’être suffisamment fine pour le guider vers la guérison, en respectant son rythme. En somme, sortir de la tentation de l’autoritaire « vous devez… » pour faire émerger un « je … ». Laissez-moi vous conter une anecdote pour illustrer cette notion de mécanique bio et la prise en compte du comportement initiateur.

Le mouvement intuitif et naturel

Il y a quelques années, je reçois un homme très raide, d’une cinquantaine d’année en consultation, pour de banales douleurs lombaires. Banales d’un point de vue médical, mais pas pour lui bien sûr, la douleur lombaire affectant sensiblement sa qualité de vie. Il se lève de la chaise de la salle d’attente, fait quelques pas, j’observe attentivement sa posture et sa gestuelle et lui propose de s’assoir face à moi pour échanger. Dans ma tête, l’histoire est pliée, ses défauts posturaux me sautent aux yeux, je sais exactement quel est son problème mécanique et ce que je vais lui proposer comme gymnastique bassement corporelle. Le terme m’amuse, pardonnez-moi…

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Je vous passe l’interrogatoire et le bilan pour en venir à l’essentiel : j’annonce à ce brave homme, sûre de moi, que je vais lui faire un bilan précis de ses déséquilibres dans le corps et lui proposer un ou deux exercices très adaptés à son cas à reproduire à la maison. Figurez-vous que lui aussi avait passé l’âge de se faire embêter par une kiné et qu’il s’est purement rebellé ! Non, je veux que vous me massiez ! Je pratique déjà de la gymnastique intuitive tous les jours, je connais très bien mon corps, je sais ce qui est bon pour lui, je n’ai pas besoin de vous pour connaître mon corps et l’écouter !

Autant vous dire, que la sonnette d’alarme s’est vite déclenchée dans ma tête pour changer d’attitude avec lui. J’avais oublié que je soignais un humain et pas un corps, cette fameuse « bio »mécanique.

Méfiez-vous de la posture trop facile et naturelle !

L’histoire m’a marquée, car cet homme était profondément convaincu qu’il était connecté à son corps, à son ressenti, à son intuition, au naturel…Comme, sans doute, beaucoup de pratiquants de yoga. Il se sentait investi et aligné dans sa gymnastique, quotidienne de surcroît. Note au passage, c’est le rêve absolu de tout kinésithérapeute, que d’avoir des patients qui pratiquent leurs exercices quotidiennement…. J’ai donc dû expliquer avec beaucoup de tact et de patience, que le travail spontané était au contraire un travail dans notre facilité, nos défauts, nos compensations, notre manière très personnelle de « tricher » donc. Le cerveau n’a qu’une seule obsession, chez tout le monde : assurer notre survie de la manière la moins coûteuse sur un plan énergétique et le cerveau choisit donc toujours la voie facile à court terme, même si cela doit engendrer des douleurs à long terme.

Je n’ai pas essayé de le convaincre, j’ai juste proposé de pratiquer ensemble sa gymnastique quotidienne et de l’améliorer, de le guider, de lui montrer, progressivement, toutes les difficultés qu’il esquivait. Ce qu’on appelle une compensation. En quelques séances, ce patient a compris l’intérêt d’être guidé et corrigé dans les postures qu’il réalisait. Evidemment, son cerveau lui avait aussi fait éviter tous les exercices qui auraient pu améliorer sa posture. J’ai pu en ajouter un ou deux.

Traiter la mécanique de son corps en thérapie manuelle ou en massage n’aurait eu aucun effet à moyen ou long terme sans faire évoluer son comportement initiateur et sa gymnastisque intuitive. C’est en cela que la biomécanique est bien plus passionnante que la mécanique à mon avis, elle est imprévisible, teintée des parcours de vie et des croyances de chaque individu. Notez bien que je ne connais rien à la mécanique, mais je n’ai pas l’impression que ça me passionnerait autant !

Application concrète dans votre pratique du yoga

Faites-vous la différence entre une posture juste et une posture facile ? Mon patient ne faisait que ce qui était facile pour lui. Il entretenait donc son schéma postural déséquilibré, consciencieusement, chaque matin, en pensant respecter son corps. Bernadette de Gasquet le dit ainsi dans son stage Yoga Sans dégâts : « le risque est de confondre facilité et confort. Ce n’est pas pas parce que ça ne fait pas mal, que ça ne fait pas du mal » [2].

Comment choisissez-vous les asanas que vous pratiquez ? Quels sont ceux que vous évitez ? Connaissez-vous votre organisation posturale et vos déséquilibres ? Avez-vous déjà réfléchi à l’harmonie entre les postures de flexion et d’extension dans vos séances (en général vous êtes très respectueux des équilibres entre le coté droit et gauche, mais peu sensibles aux rapports entre flexion et extension)?

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Tous les yogis ne s’intéressent pas à ses nuances. Certains estiment que le yoga se joue ailleurs dans des sphères plus élevées ou énergétiques. D’autres enseignants, qui considèrent la dimension physique du yoga, s’interdisent parfois d’ajuster, de conseiller, de « corriger » (mot quasiment tabou dans la pédagogie du professeur de yoga), souvent par peur de blesser. Or, c’est aussi en travaillant dans notre facilité, que nous entretenons nos défauts posturaux. Il me semble pourtant pertinent, de part mon prisme de kinésithérapeute, d’éduquer chaque élève sur le plan physique, de lui enseigner la juste et la mauvaise sensation corporelle, ce qu’il doit chercher à atteindre dans la posture et où est sa zone de progression. Est-ce le rôle de l’enseignant de yoga ? La question reste volontairement ouverte.

Un droit antérieur trop court

Revenons à nos moutons biomécaniques et à mon anecdote. Mon patient présentait un muscle Droit antérieur vraiment trop court, c’était sa pépite posturale ! Le muscle droit antérieur est un chef du quadriceps qui a la particularité d’avoir une action sur le bassin et sur le genou. Il s’agit donc du chef poly-articulaire du quadriceps.

C’est un muscle de l’avant de la cuisse qui, en se contractant, tracte le bassin en antéversion par son insertion sur l’EIAI (épine iliaque antéro inférieure) et provoque une extension du genou par son insertion sur la rotule, prolongée jusqu’à la tubérosité tibiale antérieure TTA. Pour étirer le muscle Droit Antérieur, il faut donc se placer en rétroversion de bassin et en flexion de genou. En gros, il faut attraper son pied dans son dos en rétroversant le bassin, c’est-à-dire sans cambrer. Mettez en pause votre lecture et cherchez des idées de postures de yoga qui étirent le muscle droit antérieur.

Et oui, c’est cela. Il y en a peu, comparé aux postures qui étirent l’arrière de la cuisse. Je vous le dis à chaque numéro aussi. Vous me suggérez le Danseur Natarajasana, l’Arc Dhanurasana, le Pigeon Royal Eka Pada Raja Kapotasana ? Oui, ce sont des postures qui peuvent étirer le Droit Antérieur…ou pas… Si on fait l’effort de rétroverser le bassin (effacer la cambrure), il est probable que le Droit Antérieur soit étiré.

Cependant, pour aller loin dans la posture, « l’intuition » va vous inciter à cambrer. Ce n’est absolument pas de l’intuition à mon sens. C’est l’intelligence de votre cerveau qui esquive l’étirement du Droit Antérieur. Comme si votre corps cherchait à éviter l’étirement. C’est une compensation classique et prévisible, que vous pourriez interprétez par « je me sens mieux quand je cambre dans la posture du danseur, c’est plus naturel ! ».

Bien étirer le Droit Antérieur chez les publics fragiles

Imaginez cependant un homme raide de 50 ans souffrant des lombaires et n’ayant jamais fait de yoga, comme mon patient…Pensez-vous pouvoir lui proposer ces postures ? Non, bien sûr ! Voici les solutions que je propose dans mes cours adaptés.

Travailler un seul côté à la fois

Je propose à l’ensemble du groupe de réaliser la posture de l’Arc. Au début, je ne fais attraper qu’un pied. Par exemple, la main droite attrape le pied droit. Je propose à mes élèves de prendre une sangle ou d’attraper leur legging pour leur faciliter la tâche. Puis le travail se fait dans le placement du bassin. En restant au sol, à chaque souffle, je leur fais rentrer le coccyx, c’est à dire plaquer le pubis dans le sol. Si ce travail est possible des 2 côtés alternativement, d’abord uniquement le côté droit, puis uniquement le côté gauche, je propose les 2 côtés simultanément. Quand mes patients ont bien intégré la rétroversion du bassin, je leur propose de décoller les cuisses du sol, toujours sur une expiration pour favoriser l’engagement des muscles rétroverseurs. Notez que classiquement, en yoga, on guide de décoller les cuisses sur une inspiration…plus intuitive et spontanée…

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Variations pour les élèves raides

Si dans mon groupe j’ai un élève trop raide pour pratiquer Dhanurasana d’un seul côté, je le fais s’installer sur le côté droit par exemple.

  • les 2 genoux sont fléchis vers la poitrine en position de départ
  • la main droite bloque le genou droit vers le ventre ce qui crée la rétroversion du bassin
  • la main gauche attrape le pied gauche
  • puis le genou gauche recule progressivement jusqu’à peut-être former une seule ligne épaule-bassin-genou gauche
  • la cuisse gauche reste parallèle au sol (le genou gauche ne pointe ni vers le ciel, ni vers le sol).

Ainsi, dans le même groupe, je peux avoir des élèves sur le dos ou sur le côté, qui tous, s’étirent le Droit antérieur.

Notez qu’une autre variation possible pour ne travailler qu’un côté à la fois, serait le demi-arc en élévation Ardha Utthita Dhanurasana. Cette variation pose parfois des problèmes d’équilibre et/ ou d’entrée dans la posture, qui sont facilement résolus chez vos élèves raides, avec cette ruse : partez du 4 pattes, soulevez le genou de quelques centimètres vers le ventre, saisissez le pied, puis seulement reculez le genou.

Et souvenez-vous de cette recherche d’équilibre entre la flexion et l’extension. A chaque cours, j’essaye de proposer autant de postures, qui étirent l’avant du corps, que de postures qui étirent l’arrière.

A retenir

Le naturel, le spontané, l’intuitif sont bien souvent de très mauvais conseillers. Ils nous guident vers ce qui est facile et sans effort pour nous, plutôt que vers ce qui est efficace et rééducatif. Est-ce le but du yoga d’être rééducatif et d’équilibrer nos défauts posturaux ? Je ne me pose plus la question dans ce sens. La réponse s’impose quand on formule ainsi : à quoi bon pratiquer des postures de yoga, si c’est au détriment de notre santé articulaire ou musculaire ?

Retenez quelques conseils simples pour votre pratique des asanas :

  • Si vous ne connaissez pas vos défauts posturaux, veillez notamment à avoir une pratique équilibrée entre la flexion et l’extension, ne privilégiez pas la flexion.
  • Analysez votre pratique en dehors du tapis, avec lucidité. Ne vous laissez pas guider par l’intuition, c’est à dire, par le corps, lors de votre pratique.
  • Observez tous les petites libertés que vous prenez avec la posture originale, même ce qui vous paraît anodin ou à distance (comme croiser les doigts dans la posture de l’Arbre Vrikshasana et ne pointer que les index vers le ciel). Tout ce que vous faites et qui vous facilite la posture…s’appelle aussi une compensation, une esquive.
  • Tous les pratiquants de yoga sont concernés, particulièrement les morphologies hyperlaxes, qui vont très loin dans les postures. Il n’ y a que l’éducation au schéma corporel qui vous préserve…par un professeur qui vous guide, un thérapeute, un regard extérieur, un miroir, une photo de vous dans la posture…
  • Modifiez progressivement votre pratique. Ne corrigez pas toutes les compensations d’un coup.
  • Découvrez avec amusement l’ingéniosité des corps pour esquiver l’objectif postural de chaque asana. Développez votre compétence dans la lecture des corps. Affinez votre oeil.
  • Autorisez-vous à éduquer vos élèves, à les guider avec douceur et bienveillance. Soyez certains que sans aide extérieure, ils ne peuvent pas se lire seuls.
  • Pour aller plus loin et commencer à lire les corps dans la posture d’Uttanasana, scannez le QR code suivant.

Vous souhaitant une belle pratique vertueuse et pas trop naturelle,

Muriel du site Adapter Son Yoga.

BIBLIOGRAPHIE

[1] DUFOUR Michel, PILLU Michel. Biomécanique Fonctionnelle : Membres-Tête-Tronc. Masson, 2012, 568 p, p5.

[2] DE GASQUET Bernadette, BOUTELOUP Jean-Paul. Yoga sans dégâts ! Marabout, 2015, 255p.

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